Qu’est-ce que la psychothérapie ?

Le praticien en psychothérapie anciennement appelé psychothérapeute, un médiateur social par Serge GINGER 1

La psychothérapie est-elle une activité médicale ?

Quelle est aujourd’hui la place de la psychothérapie et de la relation d’aide dans la société française ? Et tout d’abord, qu’entend-on au juste, par psychothérapie ?

Si l’on cherche les définitions générales de la psychothérapie, telles qu’elles sont proposées au grand public, on trouve quatre définitions assez voisines :

  • Dictionnaire Hachette : « Toute thérapie par des moyens psychiques ».
  • Encyclopædia Universalis : « Traitement opérant par des procédés psychologiques ».
  • Petit Larousse : « Toute utilisation de moyens psychologiques pour traiter une maladie mentale, une inadaptation ou un trouble psychosomatique ».
  • Petit Robert : « Thérapeutique (de troubles organiques ou psychiques) qui s’effectue par intervention psychologique sur le psychisme ».

Les deux dernières définitions évoquent plus explicitement un aspect médical (« maladie » ou « troubles »), mais on pourrait considérer qu’il est sous-entendu déjà dans les termes  traitement  ou thérapie bien que l’étymologie de ce mot renvoie d’avantage à la religion qu’à la médecine 2.

La psychothérapie est-elle donc une activité médicale ou paramédicale ?

Telle est la thèse corporatiste soutenue fréquemment par la plupart des organisations de médecins et surtout de psychiatres. Ces derniers estiment volontiers que cette activité implique un diagnostic médical préalable et que le praticien en psychothérapie ne peut exercer que sous contrôle d’un psychiatre. Pourtant la jurisprudence est constante et aucun psychothérapeute n’a été condamné en France pour « exercice illégal de la médecine »  au contraire, les tribunaux ont explicitement jugé, à chaque occasion, que cette activité ne relevait pas de la médecine. D’ailleurs, elle n’est pas enseignée en faculté de médecine ni répertoriée par une lettre-clé dans le code de Sécurité sociale. De plus, le Conseil d’État a confirmé tout récemment  que la psychothérapie n’était nullement réservée aux médecins. Signalons, au passage, qu’il n’existe aujourd’hui aucun pays au monde où la pratique de la psychothérapie soit limitée aux médecins.

Il est clair que le praticien en psychothérapie peut intervenir face à des difficultés d’origine très diverses biologiques, psychologiques ou sociales :

  • intrapsychiques : dépression mentale, angoisse, traits agressifs ou paranoïaques, etc.
  • interpsychiques ou relationnelles : conflit conjugal ou professionnel, harcèlement moral ou sexuel, etc.
  • psychosociales, sociales ou culturelles : licenciement ou chômage, alcoolisme ou toxicomanie, immigration,tensions sociales dans des quartiers difficiles, etc.

Ainsi, les frontières entre une psychothérapie de longue durée, une psychothérapie brève  dite « de soutien », une intervention d’aide ou d’entraide, une action de développement des ressources personnelles ou du potentiel latent de chacun sont bien difficiles à préciser, tout comme, dans bien des cas, la limite entre le traitement dun trouble et sa prévention.

La désinformation des médias

Les médias affirment trop souvent que « les psys sont partout » : dans les hôpitaux, les écoles, les entreprises, et que nous sommes « envahis par une myriade de psychothérapies ! ». Malheureusement, il n’en est rien !

A vrai dire, le grand public et les médias mélangent volontiers les quatre principales catégories de « psys » :

  • Les psychologues  qui réalisent des examens, des expertises, coordonnent souvent des réunions de synthèse dans les institutions et assurent des entretiens d’aide ; ceux d’entre eux qui pratiquent des psychothérapies ont effectué une formation complémentaire de plusieurs années à cet effet .

 

  • Les psychiatres, médecins spécialistes des maladies mentales et des troubles psychiques  qui prescrivent des traitements psychotropes (neuroleptiques, antidépresseurs, anxiolytiques, etc.) et les accompagnent souvent d’écoute ou de conseils psychologiques ; la formation de base des psychiatres en faculté ne comprend aucune préparation à la psychothérapie  laquelle implique une thérapie personnelle préalable, suivie d’une longue formation spécifique et d’une supervision régulière

 

  • Les psychanalystes  longuement analysés eux-mêmes, puis formés lors de séminaires ; ils analysent notamment les processus inconscients du patient et les mécanismes de transfert

 

  • Praticien en psychothérapie, proprement dits  formés en 7-8 années d’études à une des méthodes spécifiques de psychothérapie considérées comme scientifiques. La Fédération Française de Psychothérapie les représente auprès de l’Association Européenne de Psychothérapie (EAP), qui regroupe 100 000 praticien en psychothérapie professionnels qualifiés, dans 46 pays d’Europe. En réalité, les psychothérapies reconnues sont à peine une vingtaine  regroupées en quatre grandes familles :
  • les approches psychanalytiques ou psychodynamiques (inspirées de Freud, Jung, Adler, Klein Winnicott, Lacan,etc.)
  • les approches cognitivo-comportementales, cherchant une sédation des symptômes actuels, par un déconditionnement, une révision des croyances et une rééducation du comportement
  • les thérapies familiales, intéressées par le décodage du système relationnel et de l’échange d’informations, le « client désigné » n’étant qu’un rouage du système
  • les psychothérapies humanistes ou existentielles (Gestalt-thérapie, analyse transactionnelle, hypnose ericksonienne, PNL, psychosynthèse, etc.) qui appréhendent l’homme dans la globalité de son existence, interne et externe, visant une harmonisation des interrelations entre ses cinq dimensions principales : physique, émotionnelle, rationnelle, sociale et spirituelle.

Curieusement, en France, les médias demeurent obnubilés par la psychanalyse et ils réduisent volontiers la psychothérapie à la psychanalyse  symbolisée par « le divan ».

Pourtant les diverses organisations de psychanalystes estiment ne pas faire de psychothérapie (la guérison advient « par surcroît ») et par ailleurs, certains

seront peut-être surpris d’apprendre que seuls 12 % des personnes déclarant avoir suivi une psychothérapie ont travaillé sur divan 5 (à raison de plusieurs séances par semaine) tandis que 18 % dautres disent avoir effectué une psychothérapie « d’inspiration analytique ». Ainsi, contrairement à un préjugé courant, 70 % des bénéficiaires de psychothérapie ont participé à une approche non analytique.

Quoi qu’il en soit, les psychothérapeutes sont en nombre notoirement insuffisant en France : environ 10 à 15 000 professionnels  dont certains n’exercent qu’à temps partiel 6, soit en moyenne, un psychothérapeute pour 4000 habitants ! Ce taux demeure plusieurs fois inférieur à celui que l’on peut noter dans de nombreux autres pays.

Une enquête nationale

Pour la première fois, une large enquête nationale a récemment évalué  directement auprès des usagers7 le nombre effectif de personnes ayant bénéficié d’une psychothérapie dans notre pays : il est de 5,2 % de la population adulte (1,7 % en cours de psychothérapie et 3,5 % déclarant avoir effectué une psychothérapie dans le passé). C’est moins que dans plusieurs autres pays (Autriche, Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas et pays scandinaves, et  bien entendu  États-Unis) et beaucoup moins que les besoins, généralement estimés au moins à 10 % (voire 20 %) de la population. Mais ce pourcentage très modeste représente cependant un nombre élevé, en valeur absolue, soit environ trois millions de Français, si l’on y ajoute une estimation des moins de 15 ans. De plus, il importe de prendre en compte le fait que chaque psychothérapie a des retombées évidentes sur les proches : conjoint, enfants, parents,collègues ou amis. On arrive ainsi facilement à 8 millions de personnes, directement concernées par ce nouveau phénomène de société.

Il est donc nécessaire que la psychothérapie soit officiellement réglementée, pour protéger le public contre des abus possibles : charlatans mal formés ou sans scrupules, voire mouvements sectaires qui se livrent à des manipulations mentales en vue d’une exploitation idéologique, financière ou sexuelle de personnalités fragiles, en usurpant parfois des méthodes psychologiques.

Mais heureusement, la grande majorité des professionnels sont bien formés, compétents et consciencieux comme le confirment les 84 % de satisfaits de l’enquête.

 

Cette enquête a confirmé une hyper-médicalisation de la psychothérapie, en France : la moitié des clients ont été pris en charge par un psychiatre et prennent des médicaments psychotropes (8), tandis que leurs séances durent d’un quart d’heure à une demi-heure, de une à deux fois par mois, pendant six mois à un an (9), On sait que la France est largement « championne du monde » de consommation de psychotropes : les médecins français prescrivent trois fois plus de « médicaments de l’âme » que leurs voisins allemands ou anglais, et deux fois plus que leurs collègues italiens ! Il est temps que la psychothérapie prenne sa juste place dans notre pays.

L’hypertélie sociale

Pourquoi a-t-on besoin de tant d’interventions  préventives ou curatives  pour pallier le désarroi et la souffrance de nos concitoyens ?

La demande et l’offre sont en croissance dialectique continue.

De nombreuses hypothèses ont été avancées : il napparaît pas, en tous cas, que les causes en soient individuelles (donc « médicales »), mais bien plutôt sociologiques et culturelles. Aux besoins traditionnels d’aide psychologique à des personnes malades, éprouvées, endeuillées ou solitaires, se sont ajoutés récemment les nombreux problèmes liés à la crise majeure de la société “postindustrielle” :

  • crise économique et mutation technologique, avec son contexte de mondialisation, de migrations de populations,de chômage et d’exclusion, de pauvreté et de solitude mais aussi, le besoin d’accompagnement des managers, stressés par la concurrence et l’évolution accélérée du changement et des techniques (d’où formation continue, counseling, coaching, techniques de communication et de gestion du stress,)
  • crise sociologique et évolution rapide des moeurs, avec son contexte de voyages, de chocs transculturels, de racisme, de crise identitaire (politique, sociale, sexuelle), avec ses cités et ses “banlieues”, avec ses conflits de générations (désarroi de la jeunesse, perte des repères traditionnels familiaux et religieux, multiplication des personnes âgées, )
  • crise informationnelle, avec l’irruption permanente des médias dans notre vie intime : internet, télévision et son lot quotidien de catastrophes écologiques, de pollution physique et mentale, de scandales politiques et financiers,d’affaires de moeurs, ébranlant de jour en jour la sérénité de chacun, emporté dans un « zapping » insensé entre meurtres, explosions, viols et tortures10, sérénades et accolades, starlettes affriolantes et rêves ensoleillés11.
  • crise politique, avec la lente et délicate construction de l’Europe, les conflits idéologiques et culturels, les personnes déplacées ou réfugiées, l’insécurité, la violence, les attentats, les génocides

La société devient de plus en plus complexe et « dépersonnalisée » : avec la mondialisation, on ne sait plus qui décide de quoi, on n’a plus ni guide ni ennemi identifié, on se sent perdu et impuissant. Or on sait que dans une telle situation, la désespérance s’installe, l’insatisfaction et la colère (nécessaires au progrès) cèdent la place à la rage impuissante ; l’agressivité (« plein contact » dirigé contre une cible claire) se transforme en son contraire : la violence, souvent « gratuite », aveugle et destructrice (rupture de contact et perte de sens). Les repères sémoussent et les valeurs vacillent : le guide spirituel et le confesseur ont disparu, les gourous illuminés ou exploiteurs et les fondamentalistes enragés tentent de les remplacer.

8 Le Rapport Zarifian au Premier Ministre (1996) révèle qu’après une consultation de 8 à 15 minutes, des « médicaments de lâme » sont prescrits (à 83 % par des généralistes), médicaments qui seront ensuite pris par les consultants pendant une moyenne de 7 ans 1/2 !  du fait d’une accoutumance et d’une dépendance, entraînant des prescriptions successives par divers praticiens : abus manifeste et dangereux que la généralisation espérée du Carnet de santé et de la carte Vitale sont censés modérer.

Cette société sans pères et sans repères n’a plus dautres ressources que de materner le citoyen en le surprotégeant et en l’infantilisant : la Sécurité sociale généralisée et le RMI ont aussi leurs effets pervers : on ne compte plus que sur autrui. La société se doit donc de multiplier les mesures d’assistance, de soutien et de psychothérapie pour secourir ceux quelle a elle-même désemparés.

Ce contexte socioculturel explique en partie le rôle croissant de la psychothérapie dans la société contemporaine, dans l’accompagnement du changement et l’ouverture à des perspectives nouvelles.

L’angoisse est le corollaire du progrès, selon la loi universelle de l’hypertélie12. La technologie produit des scories : non seulement des déchets visibles, mais aussi des dommages collatéraux, psychologiques et sociaux13. Le progrès médical et le développement des soins physiques ne peuvent suffire à assurer l’équilibre de l’homme : une approche globale s’impose aujourd’hui, intégrant les problèmes psychologiques personnels  anciens et actuels l’adaptation sociale à un environnement changeant et souvent stressant, et le questionnement spirituel sur le sens même de l’existence.

On voit ainsi s’éloigner régulièrement l’espoir utopique d’Anna Freud, d’Adler, de Rogers et de bien des psychothérapeutes idéalistes  qui rêvaient d’un monde à la mesure de l’homme où leur place, à long terme,deviendrait superflue.

A court terme, la société se doit au contraire de cultiver l’antidote du poison quelle sème, le plus souvent inconsciemment : multiplier les thérapeutes, parallèlement aux dégâts. Au fil des siècles, la société a évolué par à-coups d’un système patriarcal, parfois tyrannique, vers un régime matriarcal, souvent surprotecteur et donc aliénant ; l’heure est venue de bâtir ensemble un régime démocratique fraternel où les professions d’aide, et surtout d’entraide, trouveront leur juste place, accompagnant les

quatre étapes de l’évolution naturelle : dépendance infantile, contre-dépendance agressive, indépendance illusoire, interdépendance assumée.

  1. G.

Je tiens a remercier Serge Ginger de cette explication pour le moins très pertinente

 

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1 Serge GINGER : psychologue, psychothérapeute didacticien en Gestalt-thérapie ;
Secrétaire général de la Fédération Française de Psychothérapie (FFdP) ;
Membre du Bureau exécutif de l’European Association for Psychotherapy (EAP) ;Auteur de plusieurs ouvrages sur la Gestalt-thérapie, traduits en 10 langues.2 thérapéïa, en grec, signifie : le soin religieux, le culte des dieux (voir détails in : GINGER S. (1987) La Gestalt, une thérapie du contact, Paris, Hommes et groupes, 6e éd. 2000, p. 239.3 Cf. par ex. Affaire Guillou (Tribunal administratif de Versailles, sept. 95) ; affaire Le Mouel (Tribunal administratif de Paris, juill. 96), etc.4 Arrêt du 5 février 2001, faisant suite à un décision Conseil National de lOrdre des Médecins du 8 octobre 1998, autorisant les seuls psychiatres à mentionner « Psychothérapie » sur leurs plaques et ordonnances. A noter qu’ils peuvent donc utiliser des « psychothérapies », mais sans sintituler pour autant « psychothérapeutes ».Serge GINGER : Le psychothérapeute, un médiateur social.
5 En Autriche, dans la patrie de Freud, seuls 4,8 % des psychothérapeutes pratiquent la psychanalyse classique.
6 La profession n’étant pas encore officiellement réglementée, le nombre exact des praticiens nest pas connu, puisque les exigences de formation et de contrôle sont laissées à l’appréciation de chacun, malgré une louable tentative d’autorégulation entreprise depuis plusieurs années par les instances professionnelles (syndicats et fédérations).
7 Enquête nationale, portant sur un échantillon de 8 000 adultes, représentatifs de l’ensemble de la population française, menée en 2001, à l’initiative de la Fédération Française de Psychothérapie (FFdP) et à l’occasion de ses États généraux  cela en partenariat avec le magazine Psychologies et avec l’Institut National de sondages BVA..
Serge GINGER : Le psychothérapeute, un médiateur social.
3 9 26 % de « psychothérapies » de moins de 6 mois, et 24 % de 6 mois à un an, soit 50 % de moins d’un an.
10 Bilan dune semaine ordinaire sur l’ensemble des six chaînes classiques : 670 meurtres, 419 fusillades, 15 viols, 27 scènes de tortures, 848 bagarres, 9 défenestrations, 13 tentatives de strangulation, 18 scènes de drogue, etc. (enquête L’Enfant et la Vie ).
11 Type de comportements extrêmes et in coordonnés, caractéristiques dune personnalité borderline. Serge GINGER : Le psychothérapeute, un médiateur social.